A fronts renversés

 
De même qu'il devient difficile de prendre quelque mesure que ce soit pour enrayer la crise sur un point précis sans simultanément l'aggraver sur plusieurs autre, il devient presque impossible aujourd'hui de soutenir ensemble tous les mensonges qui constituent la justification du désordre qui nous entoure : par exemple « la crise économique », « la perspective de sortie de la crise » et pour quelques mois encore « l'inversion de la courbe du chômage ».



Complètement soumis à la Troïka qui met les peuples à genoux, décidément incapables de s'opposer aux ravages que le capitalisme doit perpétrer pour se survivre et de traiter en conséquence les problèmes qui taraudent leurs électeurs des milieux populaires, les socialistes de gouvernement s'emploient à remettre en scène une prétendue opposition entre la droite et la gauche, pour redorer leur image progressiste au moins sur le terrain des mœurs. La calamiteuse affaire du mariage homosexuel, le mariage pour tous  dans la novlangue du pouvoir, y participe, où une petite minorité activiste qui revendique à la fois l'onction des corps constitués et l'aura sulfureuse de la transgression quand ça l'arrange, semble avoir pris le gouvernement et la gauche entière en otage pour faire passer une loi emblématique du «  mon cul ma gueule  » qui tient lieu de philosophie à une grande partie de la société ; une loi qui est à la mesure de leur quête éperdue de reconnaissance et de normalité, mais qui heurte le sens commun de la plupart des gens ordinaires, qualifiés en cette occasion comme en d'autres d'arriérés ou d' incultes incapables de vivre avec leur temps et de se mettre en phase avec les évolutions sociétales. Un peuple qu'il faut rééduquer en permanence, puisqu'il est soumis en permanence à la tentation de l'homophobie et de l'islamophobie. Une loi qui instaure un droit à l'enfant et une adoption homoparentale fondés sur le fantasme plus ou moins explicite de procréation homosexuelle, et qui mène inéluctablement à la banalisation de la location d’utérus de femmes pauvres (altruiste gestation pour autrui). Dans ce combat homérique, l’Église catholique fait toujours figure de repoussoir, comme de bien entendu. Mais si elle est en bute à tant d'agressivité, ça n'a plus rien à voir avec les combats laïque du passé, ni avec la lutte contre l'obscurantisme, comme l'imagine naïvement l'extrême-gauche, dont le fond de commerce, en ce qui concerne les questions de société, est constitué d'un ensemble de demi vérités que les évolutions du capitalisme ont peu à peu transformées en véritables mensonges  ; c'est seulement qu'elle porte encore, malgré tous ses efforts pour se rendre acceptable au monde tel qu'il est, des valeurs de transcendance qui ne sont pas complètement réductible à la sous-culture de consommation. Et donc qu'elle représente encore une certaine force de résistance face à la révolution anthropologique initiée par le nouveau pouvoir sur les décombres de toutes les valeurs, qu'elles soient, patriarcales, traditionnelles, catholiques, laïques, bourgeoises ou prolétariennes. Une révolution qui exige des hommes dépourvus de liens avec le passé.
Sur un plan plus directement politique, l'exploitation éhontée de la mort de Clément Meric représente un autre épisode assez odieux de la même stratégie. S'agissant d'un tel drame, une vie brutalement interrompue à 18 ans, et une vie gâchée pour faire bonne mesure, la jactance des roquets qui se sont succédé sur les plateaux télés pour crier au retour de la bête immonde est plus qu'indécente  ; de même les commentaires cauteleux de la droite, qui tente de mettre tout le monde dans le même sac insidieusement, au motif que les extrêmes se rejoignent, qui refusent les uns et les autres le jeu démocratique.
Malheureusement, compte tenu des réformes énergiques à mettre en œuvre d'urgence dans le contexte de guerre économique généralisée, la démocratie est un luxe qu'on ne peut plus se permettre. Les pays qui ne l'ont jamais pratiquée ne sont pas ceux qui se portent le plus mal actuellement, du point de vue de la croissance, et il est significatif que ce soit dans celui même qui l'a vu naître qu'on y met fin le plus brutalement. Quant aux extrêmes, ils ne se rejoignent pas. Si les deux groupes partagent les mêmes goûts vestimentaires et une vraie prédilection pour l'affrontement physique, les ressemblances s'arrêtent là. Les amis de Clément Meric n'ont pas connu l'échec scolaire, et ils disposent au moins en partie du bagage culturel de leurs pères. Ils se sont engagés politiquement sur une voie de garage, celle de l'antifascisme, qui dans les années 30, quand la menace était bien réelle, a mis le mouvement ouvrier à la remorque des partis bourgeois et de la politique de puissance de l'Union dite «  soviétique  », sans pour autant enrayer la progression de l'ennemi désigné. Avec la disparition consommée du fascisme historique, seul subsiste aujourd'hui cet « antifascisme de manière, inutile, hypocrite, et, au fond, apprécié par le régime  » que dénonçait Pasolini, dont ils sont l'aile marchande. Malgré tout, ils se réclament de l'Espagne libertaire, de la Commune ou de la révolution d'Octobre, et ils représentent une saine réaction face à l'apolitisme et à l'amorphisme de la jeunesse française. Certains sûrement feront un jour meilleur usage de la culture politique et historique qu'ils acquièrent aujourd'hui.
Tel n'est certainement pas le cas d'Esteban Morillo et des autres, qui sont des prolétaire ( et non des déclassés, comme on s'est plu à les présenter, sans doute pour coller plus ou moins consciemment avec les vestiges d'une vision marxiste vulgaire, et malheureusement répandue dans la classe ouvrière, méprisant souverainement le sous-prolétariat  ) ; et qui à ce titre, ont été dépossédés de toute culture. Immigré de deuxième génération, ancien apprenti boulanger, Esteban n'est pas nés avec les gènes du fascisme, non plus que les jeunes exécutants des massacres liés à la stratégie de la tension en Italie au début des années 70, que nous «  avons tout de suite accepté comme des représentants du Mal, alors qu'ils n'étaient sans doute que des adolescents (…) qui ne connaissent rien à rien  », écrivait Pasolini encore, pour nous inciter à nous interroger sur notre part de responsabilité dans la dérive de ces jeunes. Des adolescents qui ont toujours été victimes de l'ostracisme raciste de la gauche et de l'extrême gauche. Et dont on peut imaginer en conséquence qu'ils n'ont rencontré aucun adulte à qui parler, hors les travailleurs sociaux mandatés pour leur faire accepter les emplois précaires de service et de manutention qui leurs sont réservés, dans une société qu'on a rendu improductive en détruisant l’appareil industriel (de même qu'on assèche un étang pour faire mourir le poisson)  . Esteban n'est pas né avec une croix gammée tatouée sur le front, et ce n'est pas non plus un monstre venu d'ailleurs. C'est justement ce qui devrait nous inquiéter. Car ce que ces jeunes poussent à l'extrême, comme certains des cités, par exemple, avec lesquels ils partagent le goût de la violence, le mépris des faibles peut-être, le goût de l'uniforme et le racisme le plus décomplexé, c'est le fond commun d'une sous-culture, celle qu'on trouve en vrac et à différents degrés dans les magazines pour adolescentes, dans les jeux vidéo et d'autres divertissements, au cinéma, enfin dans la publicité des marchandises  ; une sous-culture qui progresse tous les jours par les choses qui élèvent nos enfants  ; c'est le fond objectivement criminel qui imprègne la jeunesse populaire en grande partie, comme en témoignent nombre de faits divers, mais pas seulement, et toute la société en fin de compte, sans que personne ne s'en inquiète plus que ça. La jeunesse, non seulement parce que les idées fascistes sont faites pour plaire à la jeunesse, mais parce qu'il s'agit des enfants d'une génération déjà tout entière élevée dans ces «  conditions extraordinairement neuves (…) [qui] constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais le spectacle empêche ; et aussi de tout ce qu’il permet », comme l'écrivit Debord. D'une génération en conséquence qui n'a rien eu à leur transmettre, ni le désir de rien transmettre. Et les jeunes des milieux populaires en particulier, parce que ce sont les modèles culturels de la classe ouvrière qui ont été les plus parfaitement détruits par la sous-culture de masse, que leurs références de classe ont été effacées et rendues honteuses  ; et que la plupart d'entre eux, incapables d'obéissance comme de révolte, ignorant tout de l'histoire et des combats de leur propre classe et persuadés qu'ils sont invités à partager sans combattre les jouissances des possédants, ont perdu toute relation dialectique avec ceux qui les ont précédées et sont incapables de soutenir ne serait-ce qu'un conflit de génération. Ce n'est donc pas la fierté de classe qui se lit sur leur visage, mais une arrogance satisfaite qu'ils ont emprunté aux figures médiatiques en vogue et plaquée sur la honte de leur véritable condition. Autant dire qu'ils acquiescent par avance à n'importe quel ordre nouveau qui pourrait se dessiner sous nos yeux, pourvu que cet ordre ne remette pas en question la permissivité et les jouets technologiques dont ils ne sauraient se passer. Car la bourgeoisie a ruiné toute possibilité de retour au vieil ordre moral. Et y compris parmi ceux qui ont porté leur vote à l'extrême droite pour mettre en avant, parmi leurs préoccupations, celles qui sont souverainement ignorées par les élites médiatisées, ou pour signifier leur rejet du système, y compris parmi les membres du Front National et les opposants au mariage gay, jusqu'aux catholiques traditionalistes, qui ont bien saisi que le changement de civilisation en cours renvoie au néant tout ce qui donne un sens à leur vie, et y compris dans le groupe d' Esteban et d'autres d'extrême-droite, je ne pense pas qu'ils soient très nombreux qui envisagent sérieusement de renoncer aux plaisirs qu'autorise le modèle hédoniste de la consommation, pour se conformer à un idéal ascétique, s'accommoder d'un mode de vie austère réglé par la tradition, et revenir aux mœurs économes et au moralisme rigide caractéristiques des régimes autoritaires.
Il est temps de se rendre compte que l'ordre moral, comme les bonnes mœurs n'existent plus, que la partie qui se joue n'est plus la même, que c'est la bourgeoisie qui a pris partout la tête des changements dans tous les domaines, et notamment dans les mœurs, que la révolte antibourgeoise s'est épuisée depuis longtemps, que la désobéissance s'est transformée en son contraire, que la transgression relève du spectacle, que le fascisme de notre temps, si l'on tient à conserver le terme, en phase avec les marchés , volontiers immoral comme son modèle archaïque, est aussi hédoniste et pragmatique sur le mode américain. Qu'il ne s'embarrasse ni de mythologie héroïque, ni du respect pour les pères, ni de religion, qu'il s’accommode volontiers du mariage pour tous , de la fête de la musique, des raves-party et des salles de shoot. Voilà ce que dissimule l'antifascisme rhétorique, ainsi que le droit de chacun à vivre comme il l'entends ou la lutte contre toutes les discriminations, qui d'après Jean-Claude Michea si j'ai bien compris, ne sont que la traduction dans le domaine des mœurs de la lutte contre toutes les entraves à la libre concurrence dans le domaine économique.

Pour en savoir plus :  http://www.youtube.com/user/Jandupon


























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