Un pont trop loin

 
Le Pont de Crimée affranchit la Russie d’un droit de passage en Ukraine. La Crimée s’arrime au continent Russe. L’espoir un temps nourri d’une Nouvelle Russie s’éloigne.

Le 15 mai 2018, Vladimir Poutine inaugurait en grande pompe le Pont de Crimée, inaugurant, du même coup le lien terrestre qui manquait à la Crimée pour être physiquement connectée au territoire continental russe. Ou peut-être faudrait-il écrire, pour connecter la Russie à la Crimée, toute la question étant de savoir laquelle de ces deux terres a le plus à attendre de l’autre.
Construit par un consortium Russo-sino-turque, le Pont de Crimée, dont le coût est évalué à 3 milliards d’euros, forme un passage que les partisans d’une Crimée russe avait un temps envisagé d’établir ailleurs.

Retour en arrière. Mars 2014, la Crimée vote par voie de referendum son annexion à la Russie. Sitôt proclamée, sitôt annexée. Vladimir Poutine ne s’embarrasse des considérations de Droit ; Tout ça retarderait le retour dans le giron russe de cette bonne vieille Crimée d’antan. Puisqu’elle le veut… L’Occident s’émeut mais il devient très vite évident que la Russie de Poutine ne lâchera pas sa conquête sans coup férir . L’affaire est mise en attente.

Peu après, en mai, dans l’Est de l’Ukraine, tout émoustillés par l’audace des russes en Crimée toute proche, quelques-uns suffisamment nombreux proclament la République du Dombass. Un projet ourdi depuis la moitié des années Deux mille, lorsque, la Russie devenant par ses progrès de nouveau attractive, ceux qui vivaient là se souvinrent de leur russophilie. Mais ce ne sont là que les prémices d’un plan plus ambitieux. On voit plus grand, plus loin. Surtout, on pense plus russe . Et pour que ce soit bien clair, on donne un nom à ce qui fait déjà figure de Terre promise : Novorossia, la Nouvelle Russie.

Novorossia est un projet d’unification. Il n’ambitionne pas moins que de réunir en un Etat monolithique et indépendant, les oblasts du Sud-Est de l’Ukraine où les populations de nationalité russe sont pourtant minoritaires. Une logique qui s’accorde mal de celle ayant prévalu à l’annexion de la Crimée. La Russie et les autorités criméennes faisaient valoir à l’appui de leur union, que 60 % des criméens étaient russes. 60 % ! A peu près la proportion d’Ukrainiens dans les oblasts où les minorités russes sont les plus fortes du pays : Ceux séparatistes de Donestk et de Lougansk. S’agissant des autres régions sur lesquelles le projet Novorossia a des visées, les écarts se creusent : 64 % d’Ukrainien dans l’oblast d’Odessa, 80 % dans celui de Dnipropetrovsk, 71 % dans celui de Zaporijia, 72 % dans celui de Kharkiv, 83 % dans celui de Kherson et enfin,82 % dans celui de Mykolaïv. Pas de quoi fonder une Nouvelle Russie, à moins de la vouloir majoritairement ukrainienne. Une chimère. La velléité d’une minorité de nationaux russes, outre un projet voué à l’échec sans l’aide de la mère de toute les Russies, celle de Moscou.

Le Pont de Crimée n’est pas de bon augure pour ceux ayant voué leur sort à Novorossia. L’empressement du Kremlin à entreprendre la construction de l’ouvrage, sitôt l’annexion consommée, en Mai 2014, témoigne à lui seul de l’abandon résolu d’un hypothétique passage par le sol ukrainienne.

A quoi bon, dès lors, oeuvrer à l’aboutissement du projet Nouvelle Russie et risquer, pour la Russie, les foudres d’une communauté internationale déjà bien remontée ? Les foudres et les sanctions économiques. Les dernières, consécutives à l’annexion de la Crimée, malgré la résilience de l’économie russe, n’ont pas fini de se faire sentir.
Et si soucieuse qu’elle soit d’éloigner l’OTAN de ses frontières, la Russie n’a guère à gagner dans l’invasion du Sud-Est ukrainien. L’OTAN est déjà à 900 kilomètres de Moscou, en Pologne, à 500 en Lettonie. L’unique argument en faveur d’un déploiement russe sur les rives ukrainiennes de la Mer Noire est la richesse de leur sous-sol. Des réserves de gaz, les troisièmes d’Europe que l’Ukraine renferme dans sa Zone Economique Exclusive, celle qu’elle contrôle aujourd’hui encore. Mais qu’aurait à faire, la Russie, de ce qu’elle possède déjà et en quantité tant de fois supérieure ? En priver l’Ukraine et l’Europe énergétiquement dépendante ? Le jeu n’en vaut manifestement pas la chandelle. La Nouvelle Russie ne vaut pas son prix.

Mais plus grave que le retour dans les cartons du projet Novorossia, avorté au stade du fantasme, il y a la fuite en avant du Donbass. La République de Donetsk, chimère née de la chimère, croyant le miracle criméen possible sur ses terres, s’est précipité dans le chaos. Lorsqu’elle est proclamée, la construction d’un pont de trois milliards franchissant le détroit de Kertch n’a pas encore été annoncée par Moscou. Une autre annonce tarde également à venir, celle de la reconnaissance par Moscou de la jeune république, de fait, Etat fantoche. Elle ne viendra jamais. Où l’on voit que le Kremlin n’a que faire de cette initiative locale, faux témoin peut-être de l’ambition jamais avérée de Poutine d’y étendre son empire. Mais que diable attend-il donc pour reconnaître la souveraine existence de cette République toute dévoué ? Rien, plus rien maintenant que le Pont de Crimée est achevé.

Un mois seulement pour retourner, annexer et s’assurer la Crimée. Plus de quatre années sans adresser le moindre signe au Donbass en détresse, pas même celui d’une reconnaissance, exception faite des chars du début, ceux encore possibles jusqu’à l’officielle protestation de l’Ukraine et de la communauté internationale. Aujourd’hui, l’essentiel des troupes n’est guerre constitué que de mercenaires abkhazes, ossètes et… français.

En visite dans la région sécessionniste en juillet 2018, Marina Akhmedova et Vitali Leïbine, reporters russes pour Courrier International, témoignent de ce qu’ils appellent le « spleen des habitants », errant comme des zombies dans une vie où il n’y a plus rien à faire, rien à espérer. Et de ne plus espérer un signe du « génial stratège » de Moscou qui les sortira de là. Du reste, Vladimir Poutine ne les sortira pas de là, précisément parce qu’il n’a plus les moyens de s’y compromettre.
Croyant vivre à nouveau parce qu’ils allaient vivre autrement, les Donbassien se sont précipités dans le vide.

Dernier témoin de la fin d’une époque, la disparition accidentelle du fondateur de cette république populaire, « éparpillé façon puzzle » dans un bar de Donetsk. Un « éparpillement » rapidement attribué par les autorités locales aux forces maléfiques occidentales, sur la foi d’un indice unique : l’Ukraine ne posséderait pas la technologie utilisée pour l’attentat, trop avancée pour ne pas pointer du doigt la perfide Washington. Quid de Moscou ? rien. Cependant que la Russie aurait eut davantage à craindre des espoirs déçus d’un combattant de longue date, que l’Ukraine d’un chef de milice en déchéance. Le défunt Zakhartchenko, « notre-bien-aimé-président », au commande de la mini-dictature constitutionnelle depuis son avènement, partisan de la première heure du projet Donbass, découvrant l’exercice du pouvoir, jouissant de ses dérives jusqu’à s’accaparer les maigres richesses encore disponibles du Donbass, peu partageur avec ses coreligionnaires, entrés avec lui dans les ordres du « renouveau socialiste », mais surtout, mémoire vivante, trop vivante, de ces cinq dernières années, cette personnalité était devenu encombrante . Bien trop encombrante pour un FSB habitué à effacer les traces avant qu’elles ne parlent. A Donetsk, on brûle les archives. Mort d’un chef omnipotent et son cortège de successeurs inconsistants, caciques inexistants d’un pouvoir sans partage, cinq en un mois.

C’est la fin. Mais à Donetsk, on ne veut pas voir...
Le Donbass s’est laissé abuser.
Si l’annexion de la Crimée avait été une farce, Il en aurait été le dindon.
Et le Pont de Crimée, l’instrument.

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